Les
industries de l’Internet 5
janvier 2000
Tenter de dresser des perspectives dans un
domaine aussi mouvant que l’Internet peut apparaître relever de la gageure,
tant nous déroute la confusion apparente de son déploiement multiforme.
Il suffit de comparer les analyses effectuées
dans les numéros spéciaux de la Jaune et la Rouge d’avril 1997 et de décembre
1999 pour constater combien ces deux années ont à la fois confirmé le fulgurant
succès de l’Internet, changé la donne stratégique et ouvert des pistes
nouvelles à la prospective.
Risquons cependant en ce temps propice aux
bilans et aux prévisions quelques pistes de réflexion pour dégager, du bruit
que génère cette “ révolution ” très médiatisée, quelques caractères
structurants.
1.
UNE revolution
des modes de COMMUNICATION :
Considérer l’Internet comme révolutionnaire est
devenu un lieu commun. Parce qu’on lui a prêté la capacité
d’engendrer une nouvelle société dite “ de l’information ” (voire
“ digitale ” ou pourquoi pas “ virtuelle ” !), parce
que son usage quotidien s’est effectivement
imposé en quelques années à des millions d’individus, l’Internet a
suscité un intérêt médiatique exceptionnel et devient un axe de réflexion
stratégique incontournable pour tout acteur économique.
L’Internet s’inscrit pourtant logiquement dans
la ligne des progrès spectaculaires et convergents des technologies de
l’information et de la communication depuis 40 ans :
la rapidité de son déploiement est le fruit enfin mûr d’une masse critique
d’infrastructures (réseaux et PC), de la qualité (intelligence, simplicité et
capacité d’adaptation) de technologies Internet universellement acceptées et
d’une demande impatiente de se manifester (aux USA tout d’abord, pauvres en services
“ télématiques ”).
L’ampleur du phénomène a toutefois surpris,
comme une révolution longtemps annoncée qu’on ne voit pas venir.
Sa “ prise ” est ainsi un bel exemple pour l’histoire industrielle de
cristallisation massive autour d’un usage après une (relativement) longue
maturation où les potentialités offertes par la technologie sont pressenties,
sans que les modalités de leur réalisation puissent être définies avec
certitude .
Trois facteurs en garantissent la solidité,
l’ampleur et la durée, au delà des incertitudes ou des excès propres à toute
révolution : les performances de l’infrastructure, l’universalité du
média, l’émergence d’une application déterminante.
1.1. Une infrastructure de plus en plus
performante
Les investissements dans les réseaux (de
la pose de nouvelles “ lignes ” de télécommunications à hauts débits
(1) aux équipements de transmission de données) croissent
actuellement plus vite que ce qui était généralement escompté il y a quelques
années, pour combler un déficit désormais patent de puissance. Associée aux
progrès de l’infrastructure (2), la facilité d’écriture, d’intégration et de
diffusion des applications logicielles augure bien de la performance des
services offerts via l’Internet.
1.2. Un médium universel
l’Internet est bien le
fédérateur de l’interopérabilité des réseaux de communications “ tout
média ”.
Suscitant à la fois une extension
considérable des capacités de communications et une modification qualitative
spectaculaire de leurs contenus, l’Internet s’est rapidement imposé comme
réseau de convergence pour la circulation de tout type d’informations, comme
support privilégié des transactions et des
services “ immatériels ” ; même si de nombreux progrès préparés
dans le cadre de la nouvelle génération demeurent indispensables, en matière de
sécurité notamment ; même si les prévisions de calendrier avancées pour un
déploiement massif des usages grand public sont plus prudentes que pour les
relations inter organisations où les flux de communications de données
structurées existent déjà depuis longtemps (3).
1.3. Une immense demande latente
On assiste avec le commerce dit électronique
(au sens large – le e-business des anglo-saxons- qui vise tout échange
d’information à vocation transactionnelle - marchande ou non marchande - sur le
réseau) à l’émergence d’une application déterminante, préparée certes par des
décennies de transactions électroniques, mais dont les potentialités sont
soudainement révélées par la puissance des technologies mises en œuvre.
En
rendant tangible la capacité à nouer des relations directes, riches d’un
contenu informatif de qualité professionnelle, interactives et peu coûteuses,
avec une multitude de clients, de citoyens ou tout autre individu (et non
seulement un nombre restreint de partenaires ou collaborateurs), l’Internet permet
bien la révolution depuis longtemps rêvée des télécommunications, à fort
impact sur les modalités de l’échange.
A défaut de bouleverser profondément notre existence quotidienne et de modifier de fond en comble les relations sociales, ce qui est discutable et de plus en plus contesté par les esprits sages, l’Internet révèle progressivement une force de restructuration du système économique bien supérieure à la diffusion du téléphone ou du micro-ordinateur ; et la comparaison depuis longtemps tentée avec l’impact de la diffusion large de sources d’énergies bon marché (et des outils pour en tirer parti) qui a présidé aux premières révolutions industrielles ne manque pas de pertinence.
Il y a donc bien révolution, révolution
“ industrielle ” et économique d’abord, dont l’impact sur la société
et les usages, sera progressif. Cette révolution industrielle n’en est
probablement qu’à son prélude, et
la “ nouvelle économie ” qu’à ses balbutiements. Quelques caractères en sont
toutefois désormais mieux cernés, permettant de risquer des investissements de
plus en plus lourds sur une nouvelle structuration de l’activité économique et
les nouveaux métiers associés.
C’est à ces métiers nouveaux, ainsi qu’à l’évolution des métiers existants profondément bouleversés par l’Internet, ceux de l’intermédiation en particulier, que nous nous intéresserons (4).
2. LES METIERS DE L’INTERNET :
Une des conséquences majeures et amplement soulignée du
rôle déterminant pris par Internet comme médium multimédia de référence est
d’abord le découplage permis entre un réseau à vocation générale et les types
divers d’usages qu’il supporte. Entre, pour
parler métiers, la gestion de la connectivité d’une part, le développement d’
innombrables services spécialisés d’autre part .
Dualité simplificatrice, à laquelle on peut préférer le
triptyque : connectivité,
intermédiation, usages (5) ; triptyque
pertinent à la fois pour les services
(opération du réseau, services génériques d’intermédiation, services
spécialisés) et pour l’infrastructure de support (infrastructure de
connectivité, systèmes d’information étendus, terminaux).
Alors que les métiers de la connectivité pure devrait obéit à une logique implacable de globalisation (et de concentration probable des acteurs), ceux des usages explosent et se diversifient d’autant plus que la puissance interactive du réseau fait de tout “ usager ” un offreur potentiel de services. Entre les deux, le plus incertain et le plus stratégique sans doute, l’objet des convoitises en tout cas convergentes des acteurs en place comme des nouveaux venus : les services d’intermédiation et les systèmes d’information sous-jacents.
2.1. Une infrastructure en chantier :
Une boutade d’un industriel américain exprime bien l’enjeu formidable que représente Internet pour des fournisseurs d’infrastructure souvent moins médiatisés que les offreurs de services : “ c’est comme la ruée vers l’or en Californie. Très peu de chercheurs d’or ont fait fortune. En revanche, ceux qui ont fourni l’épicerie, les outils et le transport ont amassé de jolis magots ” (6).
En tant que médium unifiant de communication,
l’Internet impose un saut quantitatif et qualitatif dans les réseaux et provoque
une évolution profonde des industries des télécommunications.
Après une mauvaise anticipation des modalités et du calendrier de la fameuse convergence, et l’échec des tentatives de constitution de groupes mixtes informatique et télécommunications (ATT-NCR par exemple), après une phase de scepticisme parfois (reflétant celle des opérateurs historiques sur l’ampleur des investissements à réaliser (7)), après une phase de doute sur leur nature (part d’adaptation des réseaux existants et performance des technologies correspondantes comme l’ADSL), l’Internet, après les mobiles, redistribue les cartes. L’accès aux technologies “ informatiques ” de transmissions de données en particulier est devenu critique (Nortel-Bay networks, puis Lucent-Ascend, pour évoquer les plus grosses opérations par croissance externe dans ce domaine).
L’Internet, fruit et stimulant de
l’informatisation progressive des activités professionnelles et personnelles,
ouvre des opportunités exceptionnelles à l’industrie informatique,
d’ores et déjà exploitées par les spécialistes d’équipements de réseaux (comme
CISCO) ou l’industrie du micro-ordinateur, au cœur industriel de la première
vague Internet.
Le déploiement du commerce électronique suscite le développement d’une offre tout à fait stratégique pour la nouvelle économie autour des outils logiciels d’intermédiation et d’administration sécurisée des réseaux, des applications et des données, ainsi que de leur intégration efficace au cœur des systèmes d’information et de communication des organisations à vocation transactionnelle ( logiciels de BEA par exemple). Il suscite en effet un renouvellement profond des systèmes d’information repensés fonctionnellement ( à partir du CRM : Customer Relationship Management), du “ front office ” aux serveurs d’applications et de stockage de données en réseaux .
L’industrie informatique,
à laquelle la numérisation généralisée des “ informations ”, ouvre
des perspectives quasi illimitées de développement est bien au cœur de
l’économie nouvelle, à la fois fournisseur des spécialistes de la
connectivité, des professionnels de l’intermédiation, et des
“ usagers ” (de la grande organisation à l’individu). Elle est aussi certainement, dans sa courte mais
riche histoire, le prototype de la révolution industrielle en cours, avec la
spécialisation progressive de ses métiers (de l’offre d’infrastructure à
l’opération des fonctions informatisées, en passant par les services
d’architecture et d’intégration) et le degré variable de globalisation de ses
activités.
En tant que vecteur de la convergence
multimédia, l’Internet offre de vastes perspectives aux industriels de
l’électronique grand public pour répondre à la demande de terminaux bien
adaptés d’accès au réseau.
Le combat spectaculaire (pré-Internet) entre la
télévision interactive et le micro-ordinateur (ou plus récemment entre le “ network computer ” et le
micro-ordinateur) pour prétendre au rôle de terminal unique du futur paraît
bien réducteur, alors que la diversité des usages de plus en plus véhiculés par
l’Internet (se divertir, échanger des infomations, conclure une transaction...)
non seulement demeure mais s’accroît. Cette diversité des usages devrait
générer, avec une large gamme d’applications correspondantes, une vaste palette
de terminaux pour les mettre en œuvre, même si le micro-ordinateur ou ses
successeurs directs demeurent l’outil dominant. L’histoire des techniques
enseigne en tout cas la prudence envers les outils à tout faire !
2.2. La bataille des services :
En tant que réseau de convergence de tout type de
communications, canal économique de transfert de données entre organisations
aussi bien que service souple d’échanges de messages entre individus, l’Internet
s’est installé rapidement au cœur de la stratégie des opérateurs de
télécommunications.
Il constitue certes une belle opportunité pour
les opérateurs historiques qui investissent massivement pour
profiter de la croissance du trafic engendré dans la modernisation de leurs
réseaux, la constitution de “ backbones ” et leur connexion
intercontinentale.
Leurs positions sont cependant remises en cause par la nature largement incontrôlable du “ phénomène ” Internet, favorisant l’innovation permanente comme les stratégies opportunistes au détriment des processus bien planifié de gestion du développement. Sa capacité à bouleverser rapidement le modèle économique qui a fait leur fortune et à faire éclater les modes de régulation qui leur sont familiers est effectivement redoutable.
L’Internet provoque en particulier une
“ convergence ” dans la compétition locale des opérateurs du
téléphone et des câblo-opérateurs, d’où de spectaculaires opérations de fusions
(ATT-TCI ). Il favorise surtout l’émergence d’opérateurs très agressifs investissant
directement dans les nouvelles générations technologiques et focalisant leur
stratégie sur l’Internet (Qwest par exemple).
D’où la volonté de nombreux opérateurs
historiques de se positionner au delà de la connectivité, dans l’opération de
services Internet.
L’Internet suscite ainsi
aujourd’hui une vaste palette de stratégies, de la captation maximale du volume
de “ données ” transportées à l’offre de services plus riches,
supports de la nouvelle place de marché ou de la nouvelle économie
audiovisuelle. De ces stratégies tous azimuts et cette multispécialité
pourraient émerger quelques grands opérateurs de la connectivité (gérée
globalement) et un ensemble plus vaste d’opérateurs de services d’intermédiation
(gérés localement). La nature réelle de cette évolution est un des enjeux
majeurs de la nouvelle économie en gestation.
2.2.2. Un enjeu stratégique : les services
d’intermédiation transactionnelle
Entre le développement bouillonnant d’une myriade
d’offres de biens et services spécialisés plus ou moins directement branchées
sur le réseau et la gestion de la connectivité qui les relie, s’interpose en
effet un métier au contour encore mouvant mais indispensable : l’opération de
services génériques d’intermédiation, supportés par des technologies
informatiques de médiation de plus en plus puissantes.
Assurant la bonne gestion de la fabuleuse place de marché “ électronique ” que sous-tend l’Internet, les services d’intermédiation transactionnelle sont au cœur de la nouvelle économie. Si leur opération va bien au-delà de l’offre d’accès, même assorti de services de base performants, ils provoquent la tentation des opérateurs de la connectivité (cf. ci-dessus) d’investir ces champs à haute valeur ajoutée, où leur contrôle de l’accès à l’utilisateur final couplé avec leur maîtrise d’outils clés du commerce électronique (comme la facturation) constitue un atout important. Ils y rencontrent ceux dont l’intermédiation est le métier : les nouveaux venus, nés avec l’Internet (Amazon par exemple), comme les acteurs établis contraints de revoir non seulement le fonctionnement, mais le positionnement voire la substance même de leurs services.
Pour ces derniers, spécialistes actuels de l’intermédiation à vocation transactionnelle (logistique, commerciale, financière…), l’“ Internétisation ” est tout à fait stratégique, bien plus que leur informatisation autrefois : réussie, elle devrait conforter leur position dans la chaîne de valeur ajoutée, contrairement aux visions simplistes de vente directe généralisée des biens et services sur le réseau.
2.2.3. Les services riches en information
Support de services “ riches en
information ” , “ agence ” globale d’informations, canal
de télédistribution des produits audiovisuels, …, ce médium universel qu’est
l’Internet pose certainement, comme cela a été dit et redit, les fondements
d’une nouvelle économie de l’information, de l’éducation, du loisir.
L’offre de services riches
en contenu informatif multimédia devrait exploser sur
l’Internet, en raison de la qualité de l’outil, de sa vocation à la
véritable interactivité et de sa capacité à multiplier les acteurs (services
d’enchères de E-Bay par exemple) . Dans une large mesure, ces services
devraient se déployer et s’offrir localement, contrairement à ce que prédisent
les chantres de la globalisation sur la mondialisation systématique des
prestations.
Internet stimule d’abord, même s’il convient de
bien distinguer cette autre révolution, la production de “ contenus ”
multimédias. Il renouvelle ensuite profondément les métiers de l’édition
d’informations qui constitue une forme d’intermédiation spécialisée (à
vocation informative) particulièrement concernée par la révolution en cours.
Par sa vocation multimédia comme sa capacité à
susciter une croissance extraordinaire du volume des contenus informatifs
transmis, Internet bouleverse enfin les métiers de la communication. Comme
pour l’intermédiation à vocation transactionnelle, il suscite des
stratégies spectaculaires de convergence vers les gisements escomptés de valeur
ajoutée des acteurs traditionnels et des nouveaux venus (grâce à Internet) dans
la captation d’audience (AOL-Time Warner).
Risquons à ce stade un schéma sur les métiers de
service au cœur de la nouvelle économie :
offreurs de biens et
services spécialisés offreurs de
services riches en informations
producteurs de contenus multimédia

Services spécialisés
d’intermédiation “ transactionnelle ” Services spécialisés
d’intermédiation “ informationnelle ”
(Finances)
(Commerce)
(Edition)
Services génériques
d’intermédiation “ transactionnelle ” Services génériques
d’intermédiation “ informationnelle ”
![]()
Services de connectivité
![]()
consommateur- acteur
Trois caractères
principaux :
Internet autorise (dans une certaine mesure) un
effet de miroir où l’offreur et le consommateur non seulement interagissent sur
une affaire donnée, mais intervertissent régulièrement leur rôle dominant
(professionnel et personnel)
Ies métiers de la connectivité, de
l’intermédiation et des usages appartiennent à trois couches fonctionnelles
distinctes, celle des intermédiations étant traversée pour la bonne marche du
système global par les flux d’information générés par les “ usager ”
et transportés par les spécialistes de la connectivité
l’univers des services à vocation
transactionnelle et celui des services à vocation informative demeurent
largement disjoints
3. DES OPPORTUNITES immensES D’INVESTISSEMENT :
3.1.
L’importance des paris industriels
L’importance des paris pris actuellement, en
particulier aux U.S.A., sur chaque maillon de la chaîne de valeur dans une
économie nouvelle (déploiement de nouvelles lignes de
télécommunications à hauts débits et commutateurs de données ; systèmes
transactionnels puissants et stockage en réseaux ; logiciels sécurisant
communications et transactions et outils “ intelligents ” d’accès à
l’information pertinente ; offre d’accès au réseau et
“ portails ” généralistes ; services d’intermédiation spécialisés…) est
bien reflétée dans la valorisation spectaculaire des affaires Internet : valorisations aux multiples extravagants
déclenchant une vague de fusions par échange d’actions qui structure, par des
opérations ambitieuses et à haut risque, la révolution industrielle en cours.
Même les acteurs établis (les fournisseurs de l’infrastructure en particulier !) voient leur valorisation s’envoler s’il est crédible qu’ils soient massivement portés par la vague Internet.
![]()
(Mds $
) Chiffre d’affaires Capitalisation boursière (au 27 janvier
2000) Earning/share
multiple
Sun 13,1 9 123 102
EMC 5,6 20 113 112
Cisco 13,4 27 367 179
ORACLE 9,3 17 155 117
BEA 0,4 35 14 175
Qwest 3,6 9 31 409
AOL 5,7 24 135 150
Amazon 1,2 18 22 N.S. (résultats
négatifs)
E-bay 0,2 100 20 7678
(résultats annualisés à fin décembre ou fin
septembre 1999)
![]()
La position prise par les acteurs américains dans
ce grand jeu capitaliste caractéristique des révolutions industrielles est
qu’en effet tout est stratégique
dans l’Internet, avec un cœur à ne pas manquer : les technologies
Internet de médiation, l’opération des services d’intermédiation, la conquête
d’audience sur le réseau, les contenus multimédia... ! AOL illustre avec
brio cette stratégie.
S’il convient de ne pas se laisser piéger par le
côté casino de l’effervescence ambiante, qui peut conduire à des corrections
boursières brutales, cette dynamique traduit bien l’importance réelle des
enjeux et les possibilités radicalement nouvelles offertes par l’Internet, même
si celles-ci ne se déploient pleinement que sur plusieurs décennies.
3.2. La bataille pour le contrôle des positions
stratégiques
Longtemps escomptée de la
“ convergence ” des métiers des télécommunications, de l’informatique
et de l’audiovisuel, longtemps attendue sur le contrôle de l’ensemble de la
chaîne de valeur ajoutée, les plus belles batailles devraient concerner en
fait les champs séparés de l’offre de connectivité d’une part (qui
demeurera l’offre d’accès primaire), de services d’intermédiation d’autre
part (avec les batailles correspondantes pour les infrastructures
physico-logiques sous-jacentes). Ceci même si la technologie unifie de
plus en plus les processus mis en œuvre et si les liaisons stratégiques entre
ces offres font l’objet d’appréciations fluctuantes.
L’opération des services
critiques pour le bon fonctionnement de la nouvelle économie ou irriguant son
appétit de “ contenus ” multimédias est particulièrement stratégique,
et au confluent de l’appétit de nombreux acteurs.
Même si elle suscite une juste vigilance, la crainte de la captation de la valeur ajoutée des transactions économiques ou des œuvres de l’esprit par les opérateurs de ces services semble toutefois largement infondée et rappelle des débats anciens sur la liberté des contenus informatifs menacée par les maîtres des réseaux (8).
3.3. Le défi américain
Dans ce grand jeu, les Etats-Unis garderont probablement longtemps encore une longueur d’avance, tant y sont grands l’appétit de nouveaux usages et la capacité de valorisation (boursière) du risque de l’entrepreneur qui s’efforce d’y répondre.
Caractère essentiel et élément distinctif de cette révolution industrielle, son développement résulte du dynamisme conjoint des membres d’une vaste communauté d’individus, pionniers dans les usages, développeurs de nouveaux outils, investisseurs dans les affaires Internet... ; communauté particulièrement en phase, ceci est justement souligné, avec les valeurs fondatrices de l’Amérique.
Parce que cette dynamique individuelle est servie par une
redoutable force de frappe marketing et industrielle, et soutenue par les
initiatives dûment budgétées du gouvernement américain en faveur des nouvelles
générations de l’Internet, du déploiement de réseaux à très haut débit, de
calculateurs à très haute performance...(9), le leadership de la nation
américaine est réellement impressionnant.
C’est, et ce sera la conclusion
de ce bref survol, dans les métiers fondamentaux de l’Internet, bien
plus que dans la croissance des utilisateurs souvent invoquée, que demeure
indispensable un sursaut de la France et de l’Europe (10).
L’ampleur des perspectives ouvertes dans la durée par cette révolution
industrielle justifie en effet pleinement les investissements et les paris
considérables - privés et publics - nécessaires aujourd’hui pour prendre
position (11).
***
(1) du déploiement massif de réseaux
continentaux en fibre optique (aux USA et en Europe particulièrement)et de la
pose de câbles transocéaniques (TAT 14 à 640 gigabits/s ; Flag à 1,28
térabits/s) aux projets ambitieux de constellations satellitaires
multimédia.
(2) cf. pour le progrès spectaculaire des
performances l’article de J.P.Figer sur l’avènement du multimédia dans le
dernier numéro spécial de la Jaune et la Rouge.
(3) la mise en avant d’estimations (celles de
Forrester Research par exemple souvent citées) sur la part du commerce
électronique dans le commerce mondial à tel ou tel horizon est d’ailleurs
étonnante ; comme si il eut fallu pour lancer le téléphone jauger la part
des communications téléphoniques dans l’ensemble des modes de communications de
l’humanité ; et décider d’y investir sur cette inqualifiable prédiction.
(4) en se concentrant sur les services et
l’infrastructure qui les met en œuvre (hors composants électroniques, hors
contenus informatifs).
(5) cadre d’analyse développé dans le récent
rapport sur “ l’Internet du futur ” (disponible sur le site du RNRT).
(6) Michael Ruettgers, patron d’EMC, leader
mondial des systèmes de stockage de données.
(7) scepticisme qui s’est traduit par une grande
prudence dans l’investissement d’infrastructure (cf. par exemple les réactions
mitigées aux propositions du rapport Théry en France) et une focalisation des
opérateurs sur les expérimentations d’applications.
(8) IBM, acteur puissant et global auquel on prêtait il y a 20 ans l’ambition de tout contrôler, a dû abandonner ses prétentions hégémoniques sous la pression de l’élargissement et de la spécialisation du champ de bataille (plus sans doute qu’en raison des procès antitrust) et renoncer en particulier, malgré l’ancienneté de son positionnement en la matière, à jouer un rôle déterminant dans le transport de données alors considéré comme stratégique.
(9) sans suggérer d’actions précises, le rapport de J.F.Abramatic sur le développement technique de l’Internet rappelle les investissements publics massifs consentis par l’administration américaine pour le déploiement du réseau et la recherche en technologies de l’information, et pose la question de l’opportunité de mesures exceptionnelles en Europe, en France en particulier, pour combler le retard. F.Lorentz évoquait de même dans son rapport sur le commerce électronique l’intérêt d’une mobilisation des efforts publics sur un programme fédérateur, “ l’Internet du futur ”, à fort impact sur l’économie européenne. A ne pas négliger même si l’essentiel se joue ailleurs, dans le cercle vertueux de l’innovation, de l’esprit d’entreprise et de la prise de risque financière.
(10) la France même, pourtant précurseur en
terme de concept (la télématique du rapport Nora-Minc a plus de 20 ans),
d’infrastructure (Transpac) et de télé services grand public (le Minitel), a
été comme fascinée – éblouie et dominée - par cette nouvelle révolution
américaine.
(11) un texte de la Commission, parmi d’autres, résume bien un certain défaitisme ambiant sur la capacité de l’Europe à se positionner au cœur industriel de la nouvelle économie : “ the European ICT industry is struggling to meet the challenge of the US industry dominance of Internet-Web technology development. The EU ICT industry should focus on developing customer solutions geared to specific market needs with the co-operation of users ” (DG XIII ACTS). Quoique stratégiquement distinct, le monde des services profite évidemment des performances de l’infrastructure mise à sa disposition : l’Internet renforçant cette interrelation, on se leurrerait gravement à vouloir abandonner la technologie au prétexte d’une prétendue excellence de l’Europe dans le service.